Oui. Confier systématiquement nos raisonnements à ChatGPT érode notre bon sens : c’est ce qu’on appelle la délégation cognitive. L’outil reste précieux, mais sans vérification active, il transforme l’assistance en abdication du jugement.
La délégation cognitive, ou l’art de ne plus penser par soi-même
La délégation cognitive désigne le réflexe de transférer à une IA la réflexion que nous devrions exercer nous-mêmes. Le journaliste Edward Back en livre une illustration édifiante : une personne adulte et instruite demande à un chatbot la recette d’un poulet rôti. La recette comporte des erreurs. Malgré l’avis d’un proche qui sait cuisiner, elle suit aveuglément l’IA, place la sonde de cuisson dans la cavité au lieu de piquer la viande, et obtient un résultat faux — sauvée in extremis par l’intervention humaine.
Le parallèle est limpide : c’est le même mécanisme que suivre son GPS jusqu’à finir dans l’eau. L’outil n’est pas fautif ; c’est l’abandon de notre propre sens qui crée le danger.
Une bascule sociétale née le 30 novembre 2022
ChatGPT a été annoncé par OpenAI le 30 novembre 2022. En moins de quatre ans, les grands modèles de langage (LLM) sont devenus presque synonymes d’intelligence artificielle, alors que l’IA existait bien avant, sous des formes invisibles : recommandations Netflix ou Amazon, filtres anti-spam, traduction automatique. La différence ? On peut désormais converser avec elle.
Le passage à la conversation a tout changé. L’IA n’était plus un algorithme qui accomplit une tâche en silence ; elle est devenue un interlocuteur auquel on pose des questions, et auquel on finit par déléguer ses décisions.
De McCulloch à HAL 9000 : une longue préhistoire
Le chemin vers ChatGPT est ancien. Warren McCulloch et Walter Pitts conçoivent le premier réseau de neurones artificiel en 1943. Alan Turing propose son célèbre test en 1950. John McCarthy forge le terme « intelligence artificielle » à la conférence de Dartmouth en 1956. La culture populaire s’en empare dès 1968 avec HAL 9000, l’ordinateur de 2001, l’Odyssée de l’espace.
Ces jalons rappellent une chose : l’IA n’est pas née en 2022. Ce qui est nouveau, c’est l’échelle à laquelle le grand public lui confie désormais sa réflexion.
Biais, uniformisation et perte de créativité
L’omniprésence de l’IA agit aussi comme un nivellement par le bas. Même un outil anodin comme l’Aperçu IA de Google, récemment activé en France, court-circuite la lecture : demandez un synonyme, la réponse s’affiche, et l’on ne regarde plus les résultats. À terme, les biais des modèles de langage orientent notre propre expression — choix de mots, tournures de phrases — même sans utiliser explicitement un chatbot.
L’« AI slop » en est le symptôme le plus visible : en 2023 et 2024, Facebook a été envahi d’images générées de Jésus fait de crevettes, preuve d’une production de contenu qui se dégrade en boucle en se nourrissant d’elle-même.
Retrouver le bon sens : observer, vérifier, décider
La parade n’est pas de rejeter l’IA, mais de la traiter comme une assistante, jamais comme une autorité. Vérifier une recette, une température, une source : c’est réactiver le jugement que la délégation cognitive met en veille. C’est aussi le cœur de notre éthique — l’intention est une graine : on la cultive, on la redirige, on ne la détruit pas.
Un esprit qui n’exerce plus son discernement n’est pas libéré par l’outil ; il en devient dépendant. La souveraineté commence par là : reprendre la main sur sa propre pensée.
FAQ
Qu’est-ce que la délégation cognitive ?
C’est le réflexe de transférer à une IA la réflexion que nous devrions mener nous-mêmes, au point de ne plus activer notre bon sens — par exemple suivre une recette erronée sans vérifier, comme l’illustre Edward Back dans Futura Sciences.
Quand ChatGPT a-t-il été lancé ?
OpenAI a annoncé ChatGPT le 30 novembre 2022, marquant le passage de l’IA d’outils invisibles (recommandations, filtres) à un interlocuteur conversationnel de masse.
L’IA rend-elle moins créatif ?
À l’échelle individuelle, elle peut assister la créativité ; à l’échelle collective, elle tend à uniformiser l’expression en orientant nos mots et tournures, comme le soulignent les chercheurs sur les biais des LLM.
Faut-il cesser d’utiliser ChatGPT ?
Non. Le risque n’est pas l’outil mais l’abandon du jugement : la bonne pratique est de l’utiliser comme assistante et de vérifier systématiquement ses réponses, comme on vérifierait l’avis d’un tiers.
Qu’est-ce que l’« AI slop » ?
Du contenu généré massivement et de faible qualité, comme les images de Jésus fait de crevettes qui ont envahi Facebook en 2023-2024, symptôme d’une production qui se dégrade en se nourrissant d’elle-même.
Source principale : Edward Back, « 25 ans, une bascule : ce que nous confions à ChatGPT endort doucement notre bon sens », Futura Sciences, 14 août 2026.