Oui, dans un système capitaliste, l’automatisation tend à favoriser la répression plutôt que la redistribution. C’est la conclusion du prix Nobel d’économie 2024 Daron Acemoglu et de ses collègues, qui modélisent une complémentarité structurelle entre le capital, la machine et la coercition — avec des conséquences directes sur le déploiement de l’IA.
Une complémentarité calculée entre capital et répression
Daron Acemoglu, co-lauréat du Nobel d’économie 2024 aux côtés de James A. Robinson et Simon Johnson, publiait en juin un working paper intitulé « Automation and Repression », écrit avec A. Arda Gitmez et Mehdi Shadmehr. Leur thèse : plus le stock de capital croît, plus l’automatisation s’accélère — et plus l’État qui défend les détenteurs de ce capital a intérêt à recourir à la contrainte.
La répression, écrivent-ils, « est complémentaire de l’automatisation » : elle permet à l’État capitaliste « d’atteindre un niveau d’automatisation plus élevé que dans le cadre d’une redistribution ». Même une démocratie, tant qu’elle défend d’abord les intérêts du capital, penche naturellement du côté de la coercition.
La prédiction de Marx, redécouverte par les entrepreneurs
Les trois universitaires ne partent pas d’une abstraction : des entrepreneurs comme Kai-Fu Lee ou le capital-risqueur Nick Hanauer s’inquiètent depuis vingt ans des troubles qui pourraient accompagner l’accélération du travail automatisé. Ils « redécouvrent la prédiction faite par Karl Marx en 1867 », selon laquelle ce n’est que depuis l’introduction des machines que l’ouvrier « se bat contre l’instrument de travail lui-même ».
La leçon traverse le siècle et demi qui nous sépare : la machine n’est jamais neutre. Elle déplace le rapport de force entre celui qui possède l’outil et celui qui fournit le travail.
Ce que l’IA change à l’équation
Le ton d’Acemoglu a nettement changé cet été. Le 31 août, sur France Inter, il déclarait : « Il m’arrive de ne pas dormir la nuit en pensant aux conséquences énormes que tout ça va avoir. » Il estime désormais que le déploiement de l’IA pourrait détruire 8 à 9 % des emplois, soit le double de ce qu’il avait calculé auparavant.
L’IA ne se contente pas d’automatiser des tâches : elle accélère la concentration du capital et, si le mécanisme décrit dans le papier se vérifie, renforce la tentation répressive des États. Le débat n’est plus technique, il est politique.
La redistribution, l’autre chemin
Le working paper dessine une issue : améliorer la redistribution. Cent millionnaires ont d’ailleurs signé une lettre ouverte en ce sens à l’occasion du sommet de Davos 2025, demandant un meilleur partage des gains de l’automatisation.
Mais les auteurs rappellent une réalité plus inconfortable : « de nombreux individus fortunés et dirigeants reconnaissent également que le maintien de l’ordre dans un monde dominé par l’automatisation pourrait nécessiter des mesures répressives ». Le choix n’est pas écrit d’avance — il dépend de l’intention qu’on sème aujourd’hui.
FAQ
Qui est Daron Acemoglu ?
C’est un économiste du MIT, co-lauréat du prix Nobel d’économie 2024 avec James A. Robinson et Simon Johnson, connu pour ses travaux sur les institutions, l’IA et les effets de l’automatisation.
Que conclut le papier « Automation and Repression » ?
Écrit avec A. Arda Gitmez et Mehdi Shadmehr, il établit une complémentarité entre automatisation et répression : plus le capital croît, plus l’État capitaliste tend à privilégier la coercition plutôt que la redistribution pour préserver l’ordre.
Quel lien avec Karl Marx ?
Les auteurs redécouvrent la prédiction de Marx (1867) selon laquelle l’introduction des machines pousse l’ouvrier à « se battre contre l’instrument de travail lui-même », annonçant des troubles sociaux liés à l’automatisation.
Combien d’emplois l’IA pourrait-elle détruire selon Acemoglu ?
Il estime désormais que l’IA pourrait détruire 8 à 9 % des emplois, soit environ le double de ses précédentes prévisions, comme il l’a déclaré sur France Inter le 31 août.
Quelle est l’alternative à la répression ?
La redistribution. Une centaine de millionnaires ont signé une lettre ouverte en ce sens au sommet de Davos 2025, même si les auteurs rappellent que beaucoup préfèrent des « mesures répressives » pour protéger leurs bénéfices.