Réponse directe : parce que les biens à double usage sont devenus un pilier de « l’excellence industrielle française ». La France a autorisé 65 millions d’euros de biens de cybersurveillance à l’export en 2025, soit plus du double de la moyenne des quatre années précédentes.

Un chiffre qui interroge

65 millions d’euros de biens et technologies de cybersurveillance autorisés à l’export en 2025 : c’est un peu plus de deux fois la moyenne des quatre années précédentes, selon le rapport au Parlement consacré aux biens à double usage, relayé par Next.

La hausse s’inscrit dans un mouvement plus large. En 2025, la France a délivré 21,6 milliards d’euros de licences individuelles pour les biens à double usage, soit une hausse de 37 % par rapport à 2024, tirée notamment par le nucléaire et l’aérospatial.

Ce qu’est un bien « à double usage »

Un bien à double usage est un matériel, un logiciel ou un savoir-faire suffisamment sensible pour justifier un contrôle de l’État avant export. L’objectif affiché : empêcher qu’il soit détourné de son usage légitime vers une utilisation illégitime, notamment la prolifération d’armes.

La cybersurveillance occupe une place particulière dans cette catégorie. Contrairement à une pièce aéronautique, une technologie de surveillance peut être détournée vers la répression des opposants, la surveillance de masse ou le ciblage de journalistes, sans que l’usage final soit toujours vérifiable.

Le contrôle, au cas par cas

Le processus français repose sur une instruction interministérielle rigoureuse : la Commission interministérielle des biens à double usage (CIBDU), présidée par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Chaque demande est examinée au cas par cas, au regard de la nature du bien, de son utilisation annoncée et de l’utilisateur final déclaré.

Selon le rapport, environ 40 % des demandes font l’objet d’instructions complémentaires. Cela signifie que la vigilance existe — mais aussi qu’une part importante des dossiers soulève des interrogations suffisantes pour justifier un examen approfondi.

La tension entre commerce et éthique

Le ministre délégué chargé de l’Industrie assume pleinement la logique : les biens à double usage « contribuent au développement et au maintien d’un savoir-faire de l’industrie française » et représentent « un enjeu économique majeur pour les entreprises exportatrices ».

C’est ici que réside la tension. Une technologie de surveillance exportée vers un régime autoritaire ne se comporte pas différemment d’une autre. La souveraineté technologique, que nous défendons par ailleurs, ne garantit pas à elle seule un usage éthique de ce qu’elle produit.

Ce qu’il faut surveiller

Le chiffre de 65 millions reste modeste à l’échelle de l’économie française, mais sa trajectoire — un doublement en un an — est le vrai signal. Elle indique une normalisation progressive de la cybersurveillance comme produit d’exportation.

La question n’est pas de savoir si la France doit exporter, mais comment elle contrôle ce qu’elle exporte. La transparence du rapport au Parlement est un garde-fou précieux ; la vigilance citoyenne et médiatique en est le prolongement nécessaire.

FAQ

65 millions d’euros, est-ce vraiment significatif ?

En valeur absolue, c’est modeste. Mais le doublement en un an et l’inscription dans une hausse de 37 % des biens à double usage signalent une tendance de fond, pas un accident.

Qui contrôle ces exportations ?

La CIBDU, commission interministérielle présidée par le SGDSN, examine chaque demande au cas par cas. Environ 40 % des demandes font l’objet d’instructions complémentaires.

Qu’est-ce qui distingue la cybersurveillance des autres biens à double usage ?

Son risque de détournement vers la répression et la surveillance de masse, qui ne dépend pas du fonctionnement technique du produit mais de l’usage qu’en fait l’acheteur final.

La France peut-elle refuser une exportation ?

Oui. Le dispositif prévoit des interdictions d’exportation lorsque les risques de détournement sont jugés trop élevés. Le contrôle existe ; la question est son degré d’exigence réel.